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Le marocain

Une pluie de fin avril vient de s’arrêter, mû par un sentiment de nostalgie, je commence à flâner seul dans ce grand boulevard encore humide. Une traînée de petits nuages aux contours nets sont toujours suspendus au ciel. Pas loin de l’hôtel Al Atlas, deux voitures grises viennent tout juste de se garer en face de moi. Des hommes dont je n’arrive pas à décrire les visages s’extraient un par un de ces voitures. L’atmosphère générale ne paye pas de mine, je me suis arrêté un instant de marcher. Je suis comme pris de vertige.

Et si ces hommes me cherchaient ? Et pourquoi se ligueraient-ils contre moi? Puis, j’ai esquissé un sourire parce que cette idée saugrenue m’a semblé peu crédible. Je me suis souvenu d’emblée que je suis un homme sans histoire. Un homme presque effacé du monde.

Je n’ai même pas eu le temps de me remettre de mes émotions qu’un d’entre eux à la silhouette fluette avança vers moi d’un pas plein d’assurance.

« Vous êtes sûr d’être là depuis longtemps ? me lança-t-il sur un ton rogue.

« Oui, répondis-je sans hésiter, devinant immédiatement le sens de sa question. C’est ici que j’ai vu le jour… C’est ma terre natale… C’est mon oxygène…

Ma réponse ne sembla pas l’étonner outre mesure. Il continue alors à me regarder avec une attention redoublée comme s’il s’obstinait à déceler une faille dans mes phrases.

« Je suis marocain poursuivis-je, comme vous… Il esquissa un mouvement de tête à la manière de quelqu’un qui est piqué au vif.

« Comme moi ! claironna-t-il.

« Je vous dis que je suis marocain, je le jure sur tout ce qu’il y a de plus cher.

« Foutaises ! tonna un jeune homme qui se tenait sur sa gauche.

« Là, n’est pas le problème grommela-t-il, on a jamais vu une personne pareille par ici. On a donc de sérieux soupçons sur votre sincérité.

« Des soupçons ? lui dis-je étonné. Une peur terrible m’empoigna le ventre et un souffle chaud monta rapidement sur mon visage.

« Je suis resté chez moi poursuivis-je non sans une voix chevrotante… Depuis des années que je ne suis pas sorti voir du monde… Un éclat de rire général se fit entendre, et il esquissa aussitôt un signe de sa main, pour qu’ils cessent de rire. Puis promena à nouveau son regard bestial sur moi.

« Vous avez donc des choses à vous reprocher ?

« Mais pas du tout ! … Je suis resté chez moi, pour lire et écrire… ça prend du temps tout ça, vous savez… Il fronça les sourcils, et ses lèvres cramoisies s’étirèrent dans un rictus effrayant.

« Mais qu’est ce que vous me chantez là ! Vous me prenez pour un idiot ? Mes jambes vacillent, je manque de tomber à la renverse. Je dis dans un dernier espoir : « … Oh non monsieur ! je ne me permettrai pas.

« Ce n’est pas la peine de mentir, tôt ou tard on connaîtra la vérité. Je ne sais pas pourquoi , mais à cet instant précis je me suis senti si vulnérable que j’étais prêt à avouer n’importe quelle bêtise pour qu’on en finisse et qu’on me dépêtre de cet imbroglio.

Puis soudain, une phrase s’est échappée instantanément de ma bouche : « La vérité est claire comme le jour… Un rire dément sortit de sa bouche. Puis me dit: « Et vous croyez vraiment que je vais gober vos boniments?

Quelques minutes plus tard, une voiture noire flambant neuf s’arrêta dans un crissement assourdissant. Un homme au front dégarni émergea de la voiture à la carrosserie étincelante. Il portait un costume noir qui lui donnait un air sérieux. Il traversa la route au grand trot, en se dirigeant vers notre direction.

« Qu’est ce qui se passe ? s’enquit-il de loin. J’eus l’impression à l’instant même de voir sa voix outrecuidante percuter l’air encore humide, son regard avait quelque chose de mystérieux.

« On a un homme… déclara fièrement un d’entre eux.

« Qui êtes-vous monsieur ? me demanda-t-il.

« On m’appelle Lilaj.

D’un geste preste de sa main, il ordonna aux hommes de disparaître. Ils obtempérèrent à l’injonction. Ensuite me désigna sa voiture garée à côté d’une rangée de pins. Il me devance. Je lui emboîte le pas comme quelqu’un qui suit son destin sans mot dire. Je prends place à ses côtés, il tourne la clé de contact, le moteur rugit. Il enclenche la première vitesse et la voiture se met en branle. Nous quittons la ville. Plus tard, je vois les paysages et les panneaux de signalisation qui défilent à toute vitesse. Où va-t-on ? Durant le trajet, il fumait cigarette sur cigarette, son regard perçant qui se perdait dans le vague indiquait qu’il voulait m’annoncer quelque chose d’important.

« Vous savez, me dit-il , il y a une chose que je ne supporte pas, c’est la lâcheté. « Je comprends, dis-je sans ambages. « Rappelez moi votre nom.

« Lilaj.

« Ecoutez, Lilaj, aujourd’hui je vous emmène dans un endroit, ça sera une vraie thérapie pour vous.

« Une thérapie ? Mais… Je ne suis pas malade… Un sourire furtif semble chanceler sur ses lèvres.

Il me dit d’une voix qui trahit son enthousiasme : « Ne vous en faites pas, vous comprendrez après.

Le temps s’est écoulé rapidement. Une heure à peu près. Le ciel est devenu clair et un soleil lisse brille avec force : des rayons bleutés ricochent sur la chaussée. Nous traversâmes rapidement une rue puis montâmes résolument des marches en pierres qui menaient directement à une grande maison blanchie à la chaux. Il fourra sa main dans sa poche puis tira une clé. Il ouvre la porte massive d’un geste machinal. Dans le vestibule, un lustre pendait du plafond. Ensuite me guida vers une chambre.

« Voilà, me dit-il, c’est votre chambre.

Je n’ai pas eu le courage de demander d’explications, parce que j’étais épuisé.

Dans un sourire franc, il poursuivit: « Je reviens dans une heure.

J’hoche la tête sans mot dire, puis m’ allonge sur le grand lit en méditant sur cette alacrité qui animait l’homme qui m’a emmené jusqu’ici. Le sommeil me surprend. Me voilà un peu loin de ce monde absurde. Un rêve diurne arrive en trombe. Des scènes insolites se présentent à moi en s’échappant d’un autre univers.

Un colosse au crâne rasé et au visage mafflu, débarqua aussitôt dans mon songe. Il porte une chemise à carreaux par-dessus un pull-over gris et un pantalon de lin noir. Il est juché sur chaise en rotin, un jet de lumière dorée émanant de la fenêtre, se posa sur sa bedaine. L’expression de son visage cramoisi me laisse dire qu’il veut me lancer un défit. Tout se passe très vite. Il me jette sur la figure des cinq bouts de papiers sur lesquels étaient imprimées les lettres suivantes : A , L, J, I, L . La pièce fut imprégnée d’une odeur d’encre, probablement celle de ces lettres alphabétiques qui parsèment le sol.

Il me dit de tout go: « Tu as cinq minutes pour te reconstruire.

Mon coeur se serra. J’aperçois cinq lettres. C’est tout moi ! LILAJ . Ce sont mes propres lettres, mon identité. Je me vois soudainement éparpillé au sol. Déchiré. Une douleur soudaine arrive, elle me sape les articulations, et de surcroit mes poumons manquent d’étouffer. J’essaye alors dans un grand effort de me ressaisir. Je me penche doucement et glane les petits bouts de papiers comme un mendient qui aurait vu soudainement des pièces sur le trottoir. Des souvenirs de mathématiques me reviennent. Combien y a t-il de combinaisons possibles avec ces lettres alphabétiques? D’après un théorème dont le nom m’échappe encore: il y en a 5 ! = cinq factoriel = 120 possibilités.

C’est énorme! Je n’aurais pas assez de temps. J’essaye des combinaisons au hasard :

« LAJIL »

« LALIJ »

« LAJLI »

Tous ces mots que je viens de construire n’ont pas un iota de sens, le colosse est presque ravi lorsqu’il décèle la détresse dans mon regard. Mon front est pelliculé d’une sueur glacée et mes mains pâles semblent trembler davantage. Je tente une nouvelle combinaison. Le mot « J AIL ». Oui le mot existe mais en anglais ( JAIL= PRISON) . Il y a un « L » de trop, car « JAILL » ne veut rien dire. Je cherche une solution, je veux forcer le destin. « L » in « JAIL » = ( « MOI » en « PRISON » ? )

Mon cœur se mit à battre à tout rompre, car ce « L » pouvait être moi. Le « L » de trop. La lettre de trop. Celle qui est stigmatisée en permanence. Le colosse se mit à rire aux éclats, puis se versa un verre de vin rouge qu’il but d’une traite. Je suis étourdi. Je cherche un stratagème pour prendre la poudre d’escampette, mais par manque de courage j’abandonne l’idée, car j’estime qu’aucun espoir aussi grand soit-il ne pourra pas me tirer d’affaire.

« Il te reste trois minutes, me dit-il avec une nuance de triomphe dans la voix.

Puis sans m’y attendre, quelque chose s’est réveillé en moi, comme une plante qui pousserait soudainement au cœur du désert.

Oui, le miracle s’est produit.

Le chiffre 3 m’avait toujours sauvé. Mon angoisse reflua. Le colosse, sans se rendre compte, vient tout juste de me lancer un indice précieux, pour ne pas dire la solution miracle: la chance d’une vie. Je place rapidement la lettre « L » à la troisième position du mot JAIL ( Entre le A et le I ) .

« J AIL » devient par miracle « JALIL ».

Je bondis d’effroi et me mis à pleurer. Un filet de sueur dégoulinait sur ma tempe gauche. Oui, c’était tellement évident.

Je suis JALIL le marocain. JALIL l’enfant du pays. Comme dans un effet miroir, LILAJ n’était autre que JALIL.

AMAZIGH Yassine

1 comment on “Le marocain

  1. Merci pour le partage. 🙂

    Aimé par 1 personne

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